Se réapproprier les semences

Carline Mainenti, responsable plaidoyer chez AVSF

Les paysans du Sud ont toujours su et pu conserver leurs se-mences, les donner ou les échanger, en acheter. Cette liberté de choix et cette autonomie semencière ont permis aux communautés paysannes de s’adapter à la diversité de la nature, ses climats, ses topographies et ses conditions spécifiques. C’est ce droit et cette indépendance qui sont aujourd’hui remis en cause par la révision des législations semencières, pour garantir les investissements des grandes sociétés semencières qui y voient de nouvelles opportunités commerciales.

L’inexorable dépendance aux semences industrielles

Au Nord comme au Sud les entreprises semencières, de plus en plus grandes et éloignées des préoccupations des paysans, encouragent les Etats à réviser leurs législations pour optimiser leur modèle économique. Un processus qui implique, d’exclure les semences paysannes de la légalité commerciale, en établissant des catalogues de semences autorisées à la vente (« certifiées »). En verrouillant technologiquement les semences, l’industrie semencière s’assure donc un profit durable et instaure une dépendance pérenne des paysans. En fabriquant des plantes hybrides, on est à peu près certain que la seconde génération aura un potentiel de production largement inférieur, le paysan se voit donc obligé de racheter des semences l’année suivante s’il veut maintenir sa productivité.

Les récents accords de libre-échange et les nouvelles initiatives mobilisant des capitaux privés destinés à des investissements dans l’agriculture, accélèrent aujourd’hui les processus de révision des lois semencières des pays du Sud et imposent une privatisation du vivant en utilisant les voies légales. En obtenant un brevet sur un gène et en s’assurant que les règlementations des pays sont en faveur des détenteurs de droits de propriété intellectuelle, l’obtenteur peut alors poursuivre en justice le paysan qui reproduirait illégalement son brevet.

Nous connaissons bien les conséquences de cette spirale d’appropriation. Une grande partie des variétés anciennes ont été abandonnées dans les pays occidentaux, et l’érosion de la palette génétique des cultures dont l’humanité dépend pour sa survie est phénoménale. Outre le risque énorme sur la sécurité alimentaire, cette course à la rente et aux profits utilise le droit et par conséquent tend à criminaliser les paysans, ceux-là même qui nourrissent 60% de la planète et peuvent répondre au défi du changement climatique en utilisant des semences rustiques et adaptées à leurs contextes géographiques.

Des solutions pour retrouver l’équilibre

Pour sortir de ce cercle vicieux, les paysans doivent se réapproprier les semences. Deux axes de travail sont prioritaires :
1) Conserver la liberté et l’autonomie des paysans, en empêchant le durcissement en cours des législations semencières et du droit de propriété intellectuelle dans les pays du Sud et en particulier en Afrique. Les multinationales utilisent les Etats du Nord pour faire pression sur les Etats du Sud via des démarches d’apparence bienveillante comme la Nouvelle Alliance du G8 pour la Sécurité Alimentaire et la Nutrition en Afrique, ou l’Alliance pour une révolution verte en Afrique (AGRA). AVSF, aux côtés de nombreuses autres ONG, prend la parole pour démasquer les manipulations et minimiser l’emprise des multinationales au Sud.
2) Travailler sur le terrain avec les paysans et leurs organisations pour retrouver l’autonomie, la qualité des semences, les savoir-faire de sélection, et pérenniser la production de semences par les paysans pour les paysans.


Entretien avec Jean Claude Monerot

Haïti
Spécialiste des semences

Spécialiste des semences et formateur au Mouvement Paysan Papaye (MPP).

Comment se diffusent les semences paysannes en Haïti ?

Il y a très peu de boutiques d’intrants agricoles et ce sont surtout les organisations paysannes qui aident les paysans à sélectionner les variétés et à s’approvisionner d’une saison sur l’autre. Il s’agit surtout de semences vivrières, telles que maïs, manioc, igname, bananes, tarot, patate douce, et de céréales, millet, sorgho…

Quels sont vos critères de sélection ?

D’abord la résistance aux maladies et aux différents nuisibles, et bien sûr la productivité pour augmenter les rendements agricoles. Depuis quelques années, il faut y ajouter un cycle végétatif court et une bonne résistance à la sécheresse, à cause du changement climatique.

Les paysans haïtiens sont-ils prêts à produire leurs semences ?

Ils ont les connaissances de base pour les sélectionner en fonction de leur résistance et améliorer leur rendement. Ce qui leur manquait au départ, c’est le fonds de roulement constitué par le MPP qui leur permet d’acheter les semences moins cher que sur le marché conventionnel. Les années passant, on voit que le troc et les dons entre paysans fonctionnent bien.

La solidarité est une tradition dans le milieu paysan haïtien et on échange naturellement produits et services. Au moment des semis, celui qui a conservé quelques marmites de semences de maïs les troque contre des semences de pois Congo, conservées par un autre. Et au moment de préparer le sol et de planter, on troque aussi des journées de travail.

Et où en est votre combat contre les semences OGM ?

Nous continuons à prouver chaque année l’importance des semences locales pour l’économie haïtienne à travers expositions et foires, tous les 1er mai et 5 juin. On donne parfois des primes aux paysans qui ont exposé les plus beaux produits, et on distribue des semences de différentes variétés et des plantules fruitières, forestières et médicinales à tous les participants, agriculteurs ou pas. Pour éviter la disparition des semences locales, il faut absolument valoriser à la fois leur production et leurs producteurs.